La responsabilité, une notion floue.

 

La Côte d’Ivoire vient d’être endeuillée par la disparition tragique d’une soixantaine d’enfants partis assister à des feux d’artifice dans la nuit de la St-Sylvestre. Le gouvernement ivoirien a confié l’enquête à la police judiciaire. Une décision logique et qui va de soi, mais qui peut être perçue comme un faux-fuyant. Si une enquête est nécessaire pour établir les circonstances exactes du drame et les coupables qui y ont contribué, les responsables, eux sont connus et se connaissent. Mais ils ne semblent pas prêts à assumer une quelconque responsabilité, ce qui équivaudrait dans leur esprit à un aveu de culpabilité. Or, tel n’est pas le cas.

Le samedi 17 novembre dernier, une collision entre un autocar scolaire et un train a fait 49 morts, dont 47 enfants à Manfalout, dans le centre de l’Égypte. Ce drame a entrainé non seulement la démission du ministre des Transports, mais aussi celle du chef de l’Autorité des chemins de fer. En Chine, dès le lendemain de la collision entre deux TGV, trois responsables du bureau des chemins de fer de Shanghaï, dont dépend Wenzhou, ont été limogés.

Enfin l’affaire du sang contaminé en France est un cas d’école en matière de responsabilité. On se souviendra que pour sa défense, Georgina Dufoix, qui était ministre des Affaires sociales au moment des faits, employa sur TF1 la désormais célèbre formule « responsable, mais pas coupable ». C’est justement au nom de ce principe que le ministre égyptien des Transports démissionna. C’est également au nom de ce principe que Barak Obama, lors du débat télévisé durant la compagne présidentielle, annonça qu’il assumait l’entière responsabilité des incidents qui avaient causé la mort de l’ambassadeur américain à Benghazi.

Il s’agit d’une responsabilité qui n’est ni pénale, ni synonyme de culpabilité. Il s’agit d’une responsabilité morale. Elle n’implique pas forcément une faute directe même si cela peut parfois être le cas. Assumer cette responsabilité morale en cas d’échec ou de déconvenue nécessite une force et une grandeur d’âme. Après le drame de la St-Sylvestre, l’impression générale chez les Ivoiriens est que personne ne se sentira suffisamment humble pour assumer ce type de responsabilité qui d’ailleurs semble inconnue chez nous. Car comme le dit un internaute sur Twitter « les dirigeants aiment le miel, mais ne connaissent pas les abeilles ». Pour sûr, nos dirigeants manqueront de courage moral pour assumer leurs responsabilités. À  commencer par le gouverneur du District d’Abidjan qui a organisé ce spectacle de feux d’artifice. De toute évidence, il y a eu des manquements graves au niveau de l’organisation. Mais M. Mambé va sans doute faire profil bas en attendant que l’orage passe. Va-t-il seulement chercher à savoir si sa crédibilité a été entamée par ce drame ? Pas si sûr, car les avantages sociaux liés à la fonction ne sauraient s’accommoder d’états d’âme. De même, le ministre de la Sécurité se pose-t-il les mêmes questions ? Peut-être, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’il offre de démissionner. Il est prêt à beaucoup – contrition, dons de toutes sortes aux familles éplorées- mais pas à hypothéquer un avenir politique mis sur orbite par la toute puissante fonction de ministre d’État qu’il incarne. Surtout qu’il a déjà habitué les Ivoiriens aux défaillances des services de sécurité.

L’enquête livrera sans doute ses conclusions dans quelques jours. Quelques subalternes recevront des blâmes ou pire. Une prise en charge sera offerte aux victimes. La vie continuera comme avant. Comme elle a continué après l’accident du bus de la Sotra le 5 aout 2011 et dont l’enquête n’a encore livré aucune conclusion. En attendant qu’un jour nos responsables acceptent d’être responsables.

 

Une histoire de dissolution

Comme d’habitude, ce mercredi 14 novembre, à mon réveil, je me saisis de mon téléphone portable pour me brancher sur les réseaux sociaux et prendre les nouvelles du pays. Il faut dire que deux jours auparavant, une campagne contre le cumul de mandats électifs en Côte d’Ivoire avait été lancée sur twitter et prenait des proportions grandissantes. Mais que ne fut ma surprise d’apprendre que le gouvernement ivoirien venait d’être dissout. L’information m’aurait paru un canular si elle n’avait été diffusée par la vénérable BBC. Un communiqué de la présidence, repris par l’AFP viendra faire connaître les raisons d’une décision que personne n’aura vu venir. Des députés issus de la même famille politique que le président de la république ont refusé de voter des amendements de la loi sur la famille proposés par le gouvernement.

Il faut avouer que cette décision a réjoui plus d’un, moi y compris. En effet, ce gouvernement formé au mois de mars dernier a toujours fait l’objet de nombreuses de critiques. La moindre n’étant pas la répartition des portefeuilles et les multiples doublons. Il y avait par exemple un ministère des Ressources animales et un autre pour  l’Agriculture ; un ministère pour les Droits de l’Homme et un autre pour la Justice ; un ministère du Logement et un autre pour la Construction ; un ministère de l’Environnement et un autre pour la Salubrité urbaine, sans oublier celui des Eaux et forêts ; et comme si les Mines, le Pétrole et l’Énergie ne faisaient pas partie des Infrastructures économiques, on a trouvé le moyen de scinder ce secteur en deux. Des railleurs ont parlé de « gouvernement de remerciement national ».

Mais très vite, chez moi, l’euphorie a fait place au doute concernant les raisons avancées pour expliquer ce qui s’apparentait beaucoup plus à un limogeage qu’à une simple dissolution. Il faut le dire tout net. Le premier ministre a été congédié. Et on n’a même pas pris la peine de sauver les apparences en lui demandant  de démissionner. Le prétexte trouvé, l’insubordination de quelques députés, n’explique pas du tout le courroux du Président de la République. Le choix du premier ministre, selon les textes en vigueur, est une prérogative qui lui revient de plein droit. Mais ses concitoyens, qui ne sont pas ses sujets, ont eux un droit d’être informés quant à la conduite des affaires de l’État.

Concernant cette dissolution, les Ivoiriens ont certes été informés mais la vérité a été quelque peu écorchée. On s’explique mal que le gouvernement soit responsable des actes de quelques députés frondeurs. A la limite, la punition appropriée dans le cas d’espèce aurait plutôt été une dissolution de l’Assemblée nationale. Des députés rebelles, les exemples sont légion. En France, récemment des députés PS et des Verts ont voté contre la proposition de loi sur le traité européen ; en Grande-Bretagne, il y a quelque semaines, des députés conservateurs  se sont opposés à Cameron à propos du financement de l’Union européenne. Aux Etats-Unis, les députés votent souvent en fonction de leurs intérêts immédiats. Ainsi donc, on ne peut prendre le risque de provoquer une crise politique dans un pays encore fragile et peu stable à cause d’une loi dont la portée reste à déterminer.

En réalité, tout le monde s’attendait à un remaniement. Seule la date était inconnue. Le président aurait donc pu changer son équipe gouvernementale en s’appuyant sur le besoin de donner un souffle nouveau et plus dynamique à son action politique. Il aurait pu invoquer un changement de cap qui nécessitait de nouveaux acteurs. On aurait tous acquiescé. Certes, on l’a fait ce matin. Mais avec ce goût amer que  la vérité a quelque peu souffert dans tout ce processus. Une nation moderne a besoin de transparence.

Jacques Touré

La longue agonie de l’école ivoirienne

La longue agonie de l’école ivoirienne.

La période des examens dits à grand tirage vient de connaitre son épilogue avec la proclamation des résultats des examens du Brevet d’Enseignement du Premier Cycle (BEPC). Le taux de réussite sur le plan national se situe autour de 17 %. Celui du baccalauréat communément appelé bac dépasse à peine les 25 %. La polémique suscitée par de tels résultats ne cesse d’enfler. Une polémique qui s’apparente plutôt à une guerre de tranchées ponctuée de procès en incompétence entre les partisans du gouvernement actuel et ceux du précédent. Au-delà de leurs divergences, tous s’accordent cependant à reconnaitre que de tels résultats représentent un échec monumental du système éducatif ivoirien. La catastrophe est telle qu’il serait indécent et cynique d’en faire une lecture partisane. Imagine-t-on les parents d’un enfant malade, qui au lieu de se préoccuper de lui apporter les soins nécessaires à sa guérison, s’accusent mutuellement de n’avoir pas su prévenir la maladie?

Mme Kandia Camara, l’actuelle ministre de l’Éducation nationale est arrivée au gouvernement en décembre 2011. À l’image du pays tout entier, l’école ivoirienne dont elle a eu la charge était dans un état de sinistre avancé. Un constat partagé par tous. Les causes, sur lesquelles nous ne reviendrons pas,  ont  fait l’objet d’un article fort intéressant de Y. Hien, un enseignant. Il est clair donc que notre propos se veut moins politique et moins polémique. Cependant, ce qu’il a été donné d’observer ces derniers mois dans la gestion de ce département si  stratégique et si vital pour le développement de notre pays, ne rassure pas quant à la capacité de Mme Kandia Camara à apporter les solutions nécessaires y afférentes.

Le consensus, à l’arrivée de celle-ci  au Ministère de l’Éducation nationale (MEN), était que le secteur était un champ de ruines. L’espoir était donc qu’elle s’appuierait sur ce consensus pour convoquer des États Généraux, ce qui aurait eu l’avantage de signaler de façon éclatante l’amorce de la renaissance de l’école ivoirienne. N’a-t-elle pas pu ou n’a-t-elle pas voulu? On ne le saura peut-être jamais. On sait par contre que les examens se sont dans l’ensemble déroulés dans de bonnes conditions et que ce fut pour elle un véritable motif de satisfaction. Or cela a de quoi inquiéter au plus haut point. L’Éducation nationale ne peut faire l’objet d’une gestion purement administrative. Les enjeux et les défis, aggravés par les errements des « Refondateurs » durant la décennie écoulée, sont nombreux et pressants. Naviguer à vue n’est simplement pas la meilleure option. Des réformes et des prises de décisions courageuses s’imposent. Or Mme Kandia a continué de gérer son département comme si elle avait hérité d’une situation normale.

Pour l’administration des examens par exemple,  le bon sens aurait exigé une approche différenciée et différente. En tant que pédagogue, la ministre sait qu’un test ou un examen n’est pas destiné à punir ou à éliminer, mais plutôt à jauger le niveau d’apprentissage de l’apprenant. Or elle sait que cet apprentissage n’a pas été uniforme sur toute l’étendue du territoire pour des raisons qu’elle n’ignore pas. Dans bien des écoles de la zone septentrionale du pays, le manque de professeurs était de loin le moindre des problèmes. Ainsi, au lycée de Sinématiali, il y a eu 8 admis sur 103 au bac. De vrais miraculés. Quant aux élèves de 3e, ils ont dû se partager un seul professeur de mathématiques durant toute l’année. À n’en point douter, des cas pareils sont légion.

De ce point de vue, pour n’avoir pas su opérer la rupture et pour avoir manqué de courage et d’imagination, les échecs scolaires sont dans une certaine mesure imputables à Mme Kandia Camara. Elle a facilement prêté le flanc aux critiques qui insinuent que l’ampleur de  ces échecs est conforme aux souhaits du gouvernement. Sinon, comment interpréter son mutisme après une catastrophe pareille? Aucun diagnostic.  Impossible non plus de savoir le taux de réussite visé par son Ministère. Pas plus qu’on ne saura si ce Ministère a une stratégie et une vision pour éviter une telle débâcle.

Au sein de la population, le désarroi le dispute à la fatalité et à la résignation. Or contrairement à une idée fort répandue dans notre pays, des échecs d’une telle ampleur constituent autant un drame individuel que national.  Sur le plan économique, l’Éducation nationale représente de gros investissements financiers de la part de l’État. De tels sacrifices exigent des résultats acceptables. Ce que les économistes appellent retour sur investissement. De même, l’engagement du président de la République de faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent peut il être tenu si le système éducatif est si peu performant?

Ailleurs, de tels résultats auraient provoqué une véritable levée  de boucliers. Mais chez nous, prévaut encore une certaine philosophie de l’éducation, archaïque et surannée, où le taux de réussite est inversement proportionnel à la qualité présumée du système éducatif.

Mme Kandia Camara n’a pas suffisamment montré qu’elle est capable d’insuffler à l’école ivoirienne, le dynamisme nécessaire pour faire face aux défis de ce siècle.  L’agonie de l’école ivoirienne n’a que trop duré. Il est temps qu’on y mette fin.

La crise politique en Cote d’Ivoire

Article publié dans l`Express de Toronto dans la semaine du 8 mars au 14 mars 2011


L’actualité est dominée ces jours-ci par les soulèvements populaires dans les pays arabes. Ces événements ont quelque peu fait oublier la crise politique en Côte d’Ivoire qui pourtant cette semaine a atteint un seuil tel que le pays est au bord de la guerre civile. Mais comment en est-on arrivé là?

En septembre 2002, ce pays de l’Afrique de l’Ouest, naguère réputé pour sa stabilité politique, a connu la première grave crise politique de son histoire. En effet, un groupe de soldats, en rupture de ban avec l’armée, va tenter de renverser le pouvoir en place. 

Ce coup d’État ayant échoué, ces soldats vont se replier sur leurs bases arrière et occuper certaines villes de l’intérieur du pays qui de facto, sera coupé en deux: d’un côté, le pouvoir légal incarné par le président Laurent Gbagbo élu deux ans plus tôt. De l’autre, ceux qu’on a appelés jusqu’à ce jour les ex-rebelles. 

De 2002 à 2007, toutes les initiatives de médiation pour résoudre cette crise vont échouer. Par conséquent, l’échéance électorale de 2005 n’aura pas lieu. Une situation qui profite à M. Gbagbo puisque cela lui permet de rester président. En 2007, ce denier va tendre la main aux leaders de l’ex-rébellion, rebaptisée Forces nouvelles, et les inviter à conclure une paix définitive en vue de la réunification du pays. 

Gouvernement d’union nationale

Après quelques semaines de discussions, un accord sera signé sous les auspices et la médiation de Blaise Compaoré, le président de la République du Burkina Faso. Le leader des Forces nouvelles, Soro Guillaume, devient le premier ministre d’un gouvernement d’union nationale. Le point majeur de cet accord est l’organisation des élections présidentielles qui devront marquer le retour définitif à la normalité dans le pays. 

Les Forces nouvelles ne déposent pas les armes, mais cela ne semble pas les inquiéter outre mesure puisque la confiance règne. D’ailleurs, une force mixte constituée des soldats des deux armées, appelée Centre de commandement intégré, voit le jour et sera postée dans le nord, considéré comme la zone d’influence d’un des candidats, en l’occurrence M. Ouattara.

Une précaution supplémentaire est prise en demandant à l’ONU de certifier les résultats des élections. Le premier tour des élections n’ayant pu départager tous les quatorze candidats en lice, un deuxième tour sera organisé le 28 novembre 2010. Il opposa le président sortant, M. Laurent Gbagbo à M. Ouattara. 

On parle de ce scrutin électoral comme ayant été l’un des plus chers au monde. La communauté internationale n’a épargné aucun effort, car semble-t-il la paix n’a pas de prix. À titre d’exemple, toutes les urnes furent offertes par le Japon. De nombreux observateurs vont effectuer le déplacement sur le terrain. L’Union européenne, le centre Carter, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) seront au nombre des ces missions d’observation. 

La Cour constitutionnelle
Après avoir tenu le monde entier en haleine pendant trois jours, la Commission électorale indépendante (CEI) va déclarer M. Ouattara vainqueur avec 54% des voix contre 46% pour le président sortant. Contre toute attente, ce dernier refuse de reconnaître sa défaite. Il décide de saisir la Cour constitutionnelle au motif que dans certaines circonscriptions du nord du pays, le scrutin a été entaché d’irrégularités. 

À la surprise générale, le président de la Cour constitutionnelle, qui est également l’ami du président sortant et militant de son parti, le Front populaire ivoirien, annule le vote des circonscriptions incriminées. Et in fine, proclame son ami vainqueur. 

Ce qui est une entorse gravissime à la loi, car celle-ci prévoit en son article 64 qu’en cas de litige électoral, le président de la Cour constitutionnelle, après enquête, soit confirme le résultat tel quel soit l’annule dans sa totalité et demande à la Commission électorale de reprendre le scrutin dans un délai n’excédant pas 45 jours. 

Le code électoral ne mentionne nulle part qu’il est loisible au président de la Cour constitutionnelle de statuer sur des résultats partiels, encore moins de les annuler. La précipitation avec laquelle tout cela s’est déroulé confirme que le magistrat avait conscience de commettre un délit majeur. Car il ne peut selon toute vraisemblance avoir vérifié 20 000 procès verbaux en trois jours. 

D’ailleurs, est-il possible de parler de démocratie dès lors que des suffrages exprimés sont rejetés? Quelle légitimité accorder à un président qui se prévaudrait d’un tel acte qui du coup exclut ses propres concitoyens de la communauté?

Par ailleurs, il n’y a pas que la Commission électorale indépendante qui ait reconnu la victoire de M. Ouattara. La communauté internationale dans sa grande majorité dont l’Union européenne, l’ONU, la Cédéao, l’Union africaine, le centre Carter, le Canada l’ont également confirmée. Le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU a de façon méthodique et claire donné les raisons de la certification qu’il a accordée à ces résultats. 

Depuis le mois de décembre donc, la communauté internationale en vain essaie de faire entendre raison à M. Gbagbo qui refuse de céder le fauteuil présidentiel. Il a le soutien de l’armée envers qui il s’est toujours montré généreux. Aux officiers supérieurs, il avait tenu les propos suivants peu avant les élections: «Si je tombe, vous tombez.»Traduction: vous avez intérêt à me soutenir. 

Sept femmes abattues

C’est ce qui explique la terreur qu’elle fait régner et les actes de barbarie du jeudi 3 mars dernier. En effet, ce jour-là, lors d’une manifestation pacifique organisée par des femmes réclamant le départ de Laurent Gbagbo, les soldats fidèles à ce dernier ont ouvert le feu, tuant sur le champ sept dames. D’autres succomberont des suites de leurs blessures. Les images de cette barbarie circulent sur la toile, mais sont fortement déconseillées aux âmes sensibles.

Dans la même logique meurtrière, des armes sont distribuées à des milices qui lui sont proches. Ces milices ont instauré des barrages et procèdent à des fouilles pour repérer l’ennemi. Tout ceci, bien sûr, rappelle des tragédies que le monde était en droit d’espérer ne plus revivre. Des disparitions et des enlèvements ont lieu chaque jour. 

Face à toutes ces exactions, la Cour pénale internationale (CPI) a finalement réagi. Le samedi 5 mars, dans une déclaration à l’AFP, la procureure adjointe de ladite Cour, Mme Fatou Bensouda, a déclaré que «la CPI est prête. Nous collectons des informations, nous analysons des informations, et nous serons prêts à agir dans un très court délai». 

Elle a ajouté que «toute attaque contre des civils non armés serait un crime relevant de la compétence de la Cour, et les atteintes aux plus vulnérables, comme les femmes et les enfants, sont des crimes encore plus graves».
Toujours concernant les tueries du 3 mars, les États-Unis par la voix du porte-parole du département d’État Philip Crowley ont dans des propos relayés par l’AFP, affirmé que «la faillite morale de Laurent Gbagbo est évidente au moment où ses forces ont tué des femmes qui manifestaient et que son pays est à court de ressources». 

Le chef de la diplomatie canadienne a abondé dans le même sens en affirmant dans un communiqué publié sur le site internet de son ministère que «le Canada condamne vigoureusement l’utilisation de la violence contre les manifestants pacifiques. En particulier, nous sommes consternés par la mort de sept femmes, tuées par les forces de sécurité fidèles à Laurent Gbagbo, lors d’une manifestation pacifique. Laurent Gbagbo s’entête à nier la volonté de changement exprimée par la population ivoirienne, qu’elle a exprimée (sic) en élisant Alassane Ouattara lors des élections de novembre 2010. 

Ces récentes attaques démontrent le comportement extrêmement dangereux de M. Gbagbo, qui pourrait plonger le pays dans une guerre civile. La crise politique qui perdure depuis 1999 en Côte d’Ivoire a infligé d’incalculables souffrances aux Ivoiriens. Le Canada est extrêmement préoccupé de voir la Côte d’Ivoire replonger dans un climat de terreur, où les meurtres et la provocation des tensions ethniques servent d’outils politiques. Le Canada continuera à collaborer étroitement avec ses partenaires africains et internationaux pour inciter Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir.»

Crise humanitaire

Le président élu, pendant ce temps, est retranché dans un hôtel sous la garde des forces de l’ONU. En attendant d’exercer la plénitude de son pouvoir, il profite de la marge de manœuvre à sa disposition pour exercer la pression sur son rival. C’est ainsi qu’il a procédé à la nomination de quelques ambassadeurs et relevé de leurs fonctions ceux qui font toujours allégeance au président sortant. Parmi ces derniers, il faut citer M. Bony, l’ancien ambassadeur de Côte d’Ivoire à Ottawa. 

La situation humanitaire est catastrophique. En plus de l’insécurité grandissante et des pillages quotidiens, la population est confrontée à des difficultés économiques intenables. Le pays est sous embargo, ce qui a poussé les opérateurs économiques à quitter le pays. Les banques ont fermé. Les denrées de première nécessité dont les médicaments manquent déjà. 

La semaine dernière, des combats à l’arme lourde ont opposé les soldats de Laurent Gbagbo à un commando de force d’auto-défense. Le pays est au bord de la guerre civile. 

Pendant ce temps, Laurent Gbagbo et tous ceux qui le soutiennent ne trouvent autre chose à dire que c’est un complot de la France ou encore de la communauté internationale. Il faut dire à ce sujet que s’il est vrai que dans le passé la France a eu à soutenir des régimes peu démocratiques dont ceux du Cameroun et du Gabon, il serait cynique de lui tenir rigueur pour une fois qu’elle soutient un candidat choisi par le peuple.

Dans une ultime tentative de médiation, le conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a invité le président élu et le président sortant à une rencontre dans la capitale éthiopienne le jeudi 10 mars. Laurent Gbagbo, contrairement à Ouattara, a décidé de ne pas s’y rendre. Il y a fort à craindre que ce soit la médiation de la dernière chance avant que le pays ne bascule définitivement dans le chaos. Mais l’espoir demeure quand même que le martyre des femmes tuées le 3 mars ne soit pas vain.

 
 
 

Cöte-d’Ivoire: la réconciliation passe-t-elle par la formation d’un gouvernement d’union nationale?

May 31, ’11, 10:15 PM
 
 
 
Le  président Ouattara a été investi le 21 mai dernier à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côted`Ivoire. Cette étape constitue le début officiel de l`exercice de son mandat qui doit durer cinq ans. Mais à peine les festivités terminées, une question préoccupe les Ivoiriens. À quoi ressemblera le futur gouvernement?
 
 
Le  président Ouattara n`a pas tardé à répondre en partie à cette question. Dès le dimanche 22 mai, il annoncé qu`il reconduisait le Premier ministre actuel, Soro Guillaume.  Une décision qui n`a pas vraiment surpris même s`il a dû en donner les raisons. En effet, durant le deuxième tour des élections présidentielles, il avait fait la promesse de confier ce poste au PDCI RDA, un parti dont l`implication a été décisive dans la victoire contre l`ancien président. Il a expliqué que ce choix s`imposait en raison des séquelles de la crise postélectorale, et qu`en temps opportun, il tiendra sa promesse.
Dès lors, les yeux se sont tournés vers le Premier ministre. L`homme, il est vrai a l`expérience en la matière. Mais cette fois, la tâche ne consiste pas simplement à attribuer des portefeuilles. Après les profondes meurtrissures causées par la crise postélectorale, les Ivoiriens savent que le retour à la normalité passe par la réconciliation. D`ailleurs le nouveau président n`a de cesse de parler de réconciliation dans tous ses discours. Pour beaucoup d`Ivoiriens, la formation d`un gouvernement d`union nationale serait une traduction dans les actes de cette réconciliation voulue de tous.
L`Union africaine, lors de sa réunion du 10 mars, à Addis-Abeba, a également invité le président Ouattara à former un gouvernement dans lequel toutes les formations politiques pourraient siéger.
 
L`idée n`est pas nouvelle. La pratique a des précédents. Pour mettre fin aux  violences tribales meurtrières qui ont suivi les récentes élections au Kenya, l`on a eu recours à un schéma de gouvernement national dans lequel le président gardait le pouvoir et son adversaire obtenait le poste de Premier ministre. Il en fut de même au Zimbabwe. Il faut reconnaître que dans chacun de ces cas,  les tensions ont fortement baissé. Faut-il y voir un lien de cause à effet? Sans doute. Mais si cela est avéré, le partage du pouvoir serait-il le meilleur gage de la cohésion sociale? C`est ce que semblent penser nombre d`observateurs qui encouragent le président Ouattara  à aller dans ce sens. Mais à peine son Premier ministre s`est-il mis à la tâche que le FPI, le grand parti de l`opposition, par la voix de son 3 evice-président, exprime son manque d`enthousiasme face à cette idée.  Se prononçant sur cette question lors d`une entrevue à Rfi, il a répondu ceci : «  Mais ma propre position, c’est que l’Afrique n’a pas besoin de gouvernement d’union. Et lorsque l’on va aux élections et qu’il y en a un qui gagne, ma philosophie c’est qu’il prenne l’entièreté du pouvoir, qu’il l’assume complètement pendant la durée de son mandat. »
 Il a continué en disant que son ambition était de reconstruire son parti et lui permettre d`offrir une alternative crédible dans cinq ans.
«Ce refus de la main tendue » a fait des mécontents dans son camp comme dans celui d`en face. Ceux de ses partisans qui se voyaient déjà ministrables n`ont pas dû apprécier.
Et pourtant il convient de saluer le courage dont il a fait montre. La démocratie repose sur des principes que les hommes politiques africains ont tendance à ignorer. La défaite électorale est parfois vue comme une humiliation qu`il faut conjurer  en négociant quelque strapontin. Un homme politique ivoirien s`est ainsi rendu célèbre en déclarant qu`il « n`avait pas la culture de l`opposition ».
Une joute électorale n`est pas  une simple opposition entre  des  candidats qui rêvent tous d`occuper la magistrature suprême. Bien plus, elle permet de choisir entre des visions ou des programmes de gouvernement différents. En Côte d`Ivoire, par exemple, le contraste entre les plateformes électorales des candidats au deuxième tour était saisissant. Alors que le candidat Ouattara offrait un programme lisible et convaincant, le candidat Gbagbo agitait l`épouvantail de la peur, multipliait les calomnies contre son adversaire, s`autoproclamait défenseur du nationalisme. Naturellement, les électeurs ont préféré l`optimisme au pessimisme. Ils ont certes choisi un homme, mai ils ont avant tout adhéré à un programme. Mamadou Koulibaly ne dit pas le contraire lorsqu`il affirme qu`après le premier tour,  « (…) il était encore possible de gagner. Si nous avions eu un discours plus rassembleur, si nous ne nous étions pas focalisés sur les discours qui divisent, qui affaiblissent, c’était un moment clé. »
Les Ivoiriens ont donc à cœur de voir leur nouveau président au travail. Ils attendent avec impatience de voir se réaliser les promesses électorales. Or cela ne peut être possible que s`il a les coudées franches, s`il est libre de toute entrave.  Cela est difficilement envisageable dans un gouvernent d`union, souvent comparé à un panier à crabes,  où il devrait composer avec un parti ou des partis de sensibilité différente.
Une démocratie naissante et fragile a besoin de bases solides.  Cela passe par la présence d`une opposition  crédible capable d`assurer l`alternance, de dénoncer les travers du parti au pouvoir et de faire des propositions concrètes et réalistes.
Ainsi donc, pour réussir sa mission, le président de la république a besoin d`une opposition forte, d`un FPI restructuré, composé d`hommes et de femmes capables de participer à la vie de la nation grâce à leurs idées. Sinon, ce serait le retour à la pensée unique, le triomphe des flagorneurs et autres « griots » champions dans l`art de promouvoir le culte de la personnalité. Ceci vaut pour bien d`autres pays où malheureusement, le parti au pouvoir consacre trop d`énergie à écraser son opposition dans le seul but d`éviter d`entendre des voix discordantes. La conséquence, quand cela réussit, est l`émergence d`alternatives  peu démocratiques pour combler le vide ainsi créé. Cela est peu souhaitable.
 
Jacques Touré